Interview de Yann Genet par Claire Michard

En France, le secteur du bâtiment représente près de 45 % de la consommation d’énergie finale et 27 % des émissions de gaz à effet de serre émis. Le rôle du bâtiment dans la transition énergétique est donc capital ! Mais par où commencer ? Comment s’y prendre ? Nous avons interviewé Yann Genet, Directeur du Développement Groupe chez Oxand, pour avoir son éclairage.

Bonjour Yann ! Quels sont les enjeux de la transition énergétique dans le domaine du bâtiment ?

Quand on parle de transition énergétique, de quoi parle-t-on ? Il s’agit de passer demain à un modèle de société bas carbone, voire à la neutralité carbone (objectif de la France d’ici 2050). On ne pourra pas y échapper, si on souhaite maintenir un écosystème viable pour l’être humain. 

On le sait depuis un moment déjà : rappelons-nous le sommet de la Terre de 2002, quand Jacques Chirac disait à Johannesburg « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». 

Depuis, il y a eu la COP 21 et les accords de Paris, qui fixent un cadre législatif contraignant : car le temps est compté, et si l’on continue sur la même trajectoire, dans un siècle la Terre sera inhabitable pour l’Homme.

Donc quel est le rôle du bâtiment dans tout ça ? Il représente 30% des émissions annuelles de GES en France (source), si on prend en compte la consommation d’énergie des bâtiments mais aussi leur cycle de vie (construction, rénovation, destruction). Ce secteur a donc un énorme rôle à jouer.

Est-ce que la prise de conscience est réelle ? Quelles sont les actions déjà mises en œuvre ?

Cet enjeu de transition énergétique dans le bâtiment, certains acteurs s’en sont déjà emparé. Notamment dans le secteur privé, parce qu’il y a un retour sur investissement : construire un immeuble bas carbone permet de le louer ou de le vendre ce dernier plus cher. 

On a également des normes de plus en plus contraignantes, comme la norme RT 2012 et bientôt la RE 2020, qui sera encore plus contraignante pour anticiper les dérèglements climatiques. Cette norme entrera en vigueur en janvier 2022.

Quand on construit du neuf, on est donc généralement bien en phase avec les objectifs de transition énergétique : on sait isoler, mettre en place des thermostats et capteurs intelligents (IOT) pour ne consommer que l’énergie dont on a besoin, aller chercher des matériaux bio-sourcés et locaux…

Mais ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. En France, une grande partie de notre parc immobilier a été construit pendant les 30 glorieuses. Il faut donc une stratégie de rénovation ambitieuse et efficiente !

Pour ça, le décret tertiaire, la loi énergie-climat et résilience vont accentuer les outils législatifs. Le décret tertiaire par exemple contient une obligation de diminuer pour tous les bâtiments à usage tertiaire de plus de 1000 m² leur consommation d’énergie de 40% d’ici 2030, 50% d’ici 2040 et 60% d’ici 2060. A commencer par les bâtiments publics ! Car le secteur public (Etat et collectivités) est le plus grand propriétaire de France (280 Millions de m²), ne l’oublions pas.

Justement, quel est le rôle de la puissance publique, en tant que gestionnaire et propriétaire, dans cette transition énergétique ?

Le rôle des propriétaires publics est capital !  Les collectivités territoriales à elles seules gèrent un patrimoine immobilier colossal. La décentralisation a amené ce patrimoine à tripler sur les 30 dernières années. (source)

La plupart de ces bâtiments sont anciens, mal isolés : ainsi, la consommation d’énergie est le deuxième poste de dépense des collectivités, avec 3 à 6% des charges de fonctionnement. 

Il faut donc une politique ambitieuse de rénovation de ces bâtiments, à commencer par les écoles, collèges et lycées, qui représentent à eux seuls presque 50% du parc des collectivités et 30% des dépenses énergétiques des communes.

Mais il faut aussi se poser la question, bâtiment par bâtiment, de son usage et de l’intérêt, ou pas, de le rénover ou de reconstruire à neuf pour accompagner la transition énergétique.

Il faut pouvoir se projeter dans des durées longues car les collectivités sont des propriétaires à vie de leur patrimoine, et donc anticiper dès aujourd’hui pour être au 1er rendez-vous réglementaire de 2030.

Il faut également raisonner en tenant compte du coût total de possession des bâtiments (TCO), de maîtriser les risques, pour savoir si cela vaut le coup ou pas d’investir, de garder un bâtiment dans son parc ou de le céder…

La force de la puissance publique en France est et sera une des clés pour accompagner la transformation et l’évolution des mentalités et de l’écosystème bâtimentaire.

Aujourd’hui, quelles sont les actions que les maîtres d’ouvrage mettent en œuvre pour diminuer l’empreinte carbone de leurs bâtiments ?

Pour commencer, d’après ce que je constate au quotidien, les collectivités font faire de nombreux audits. Des audits patrimoniaux, réglementaires, des études énergétiques, pour savoir quelles sont les actions à entreprendre.

C’est important, c’est un début, mais ça ne suffit pas.

Le problème d’un audit, c’est que c’est coûteux et qu’il est très vite caduc : les territoires évoluent, les bâtiments aussi, et les attentes des électeurs sont urgentes.

Donc on fait un premier audit, quelques travaux, puis un deuxième, et on ne capitalise pas sur les informations récoltées.

Du coup, ce qui manque aux collectivités, c’est une vision globale, stratégique de leur patrimoine, avec des solutions basées sur la capitalisation dans la durée des données, qui prend en compte l’intégralité des enjeux (patrimoniaux, énergétiques, réglementaires)  de leur parc, mais également leurs contraintes de budget. 

Quelles sont les difficultés que rencontrent les collectivités pour mettre en place ce plan de transformation ?

Les difficultés sont de plusieurs ordres. 

Tout d’abord, il y a le temps politique, qui est très court. Si on raisonne à l’échelle d’un mandat, on va avoir tendance à vouloir faire des choses qui se voient, et à raisonner sur du court terme. Faire des travaux dans les écoles pour diminuer leur consommation énergétique, cela répond certes à une attente des électeurs, mais ce n’est pas quelque chose qui se voit, sur lequel on peut communiquer facilement, à l’inverse de construire des bâtiments neufs.

D’autant plus que pour les collectivités, c’est encore difficile de communiquer sur les résultats attendus. Il manque des référentiels, au niveau européen voire mondial, qui permettraient de calculer le bilan carbone d’une rénovation et d’une construction : en tenant compte de l’origine des matériaux, des économies d’énergie générées…

Si on était capable d’afficher le bilan carbone d’une ville et de faire jouer la comparaison, ce serait très vertueux. C’est le cas aujourd’hui sur le pourcentage de logements sociaux dans une ville, par exemple : ce chiffre est public, et si une commune ne joue pas le jeu, elle est sanctionnée financièrement, par les médias et par l’opinion. Il faut qu’on puisse arriver là, cela viendra, c’est une question de temps..

Un des autres problèmes que rencontrent les collectivités, c’est leur faible niveau de connaissance de leur parc, et leur faible niveau de digitalisation. 

Comment ça ? Pourquoi la digitalisation aiderait-elle la transition énergétique ?

Plus que la digitalisation en elle-même, c’est la culture de la donnée et de son exploitation qui permettra d’accélérer la transition énergétique dans le bâtiment.

Aujourd’hui, le roi Excel, le papier et la culture de l’oralité restent prépondérants dans bon nombre de collectivités ou de Ministères. Les collectivités n’ont donc pas les données pour piloter, objectiver, communiquer sur leur choix, trajectoires et réalisations dans la durée. 

Quand on digitalise la connaissance de son patrimoine, on est capable de factualiser les gains économiques et énergétiques qu’entraîne une rénovation : il est donc beaucoup plus aisé de procéder aux bons arbitrages, et ensuite, de communiquer sur ces gains. 

On l’a dit, il faut que les gestionnaires aient une vision globale de leur parc, de son vieillissement simulé et des risques dans la durée, pour savoir, bâtiment par bâtiment, quoi garder, quoi vendre, quoi rénover, et dans quel ordre. Pour cela, il faut avoir des informations utiles pour définir des processus, se projeter dans le temps, et enrichir au fil du temps sa prise de décisions avec de nouvelles données. 

Seule la digitalisation de cette démarche permet de répondre à cet enjeu, d’établir cette vision, cette trajectoire, pour prendre les bonnes décisions et être au rendez-vous de 2030, 2040 et au-delà.

Quels sont les outils informatiques qui permettent de digitaliser son patrimoine ?

Le problème, dans le secteur immobilier, c’est que l’on n’a pas d’outil générique permettant de gérer un système d’information immobilier, comme il existe dans d’autres domaines des ERP, ou des CRM. Il existe de nombreux outils, un écosystème très vaste de solutions. 

Pourtant, le système d’information, c’est une colonne vertébrale, un outil stratégique : il doit survivre aux projets, aux personnes, il permet à la connaissance de ne pas se perdre lorsqu’un sachant change de service ou part en retraite et ça, dans les collectivité, c’est un enjeu crucial.

Ce qu’il faut absolument éviter à mon sens, c’est de tomber dans le piège de vouloir développer soi-même son logiciel. Autrefois, les DSI voulaient développer et maintenir elles-mêmes les outils métier, mais on sait que ce n’est pas le plus efficient. Cela coûte cher, cela mobilise des ressources pendant une longue durée.

Il faut donc mieux opter pour des solutions métier, et qui communiquent entre elles grâce à des formats de données standards. C’est pour cela que nous, chez Oxand, nous utilisons le standard UNIFORMAT II/ IFC pour digitaliser le patrimoine de nos clients. On part de leurs rapports d’audits, de leurs fichiers Excel, des plans et des solutions en place (GMAO, BIM, SIG, GTB…) et on va convertir tout cela au bon format pour utiliser les données utiles. 

Cela permet aussi de communiquer avec les autres systèmes, comme la GMAO par ex.. Et concrètement, avec un outil comme Oxand Simeo, une fois l’inventaire réalisé, les gestionnaires  disposent d’une vision complète de leur patrimoine et peuvent prendre les bonnes décisions en toutes objectivités.

Est-ce que tu as des conseils concrets, des bonnes pratiques à partager pour amorcer cette transition énergétique ?

Il n’y a pas de solution toute faite, il faut analyser l’organisation et ces enjeux principaux pour adapter la réponse métier et les bons outils à mettre en œuvre. 

Mais si je devais partager quelques bonnes pratiques, elles sont de plusieurs ordres.

Tout d’abord, il faut accompagner le changement. La transition énergétique, ce n’est pas que technique, c’est aussi une révolution des usages. Par exemple, pour les bâtiments administratifs, on ne peut plus raisonner selon l’équation “1 personne= 1 bureau”. Ce n’est plus adapté : il faut donc accompagner un changement dans les mentalités et les habitudes de travail. 

Ensuite, sur les matériaux, il faut vraiment changer de paradigme et adopter le modèle de l’économie circulaire : comment ré-adapter les bâtiments existants aux nouveaux besoins ? Comment arrêter de consommer de nouvelles ressources ? Aujourd’hui, il y a des sociétés autoroutières qui réussissent à réutiliser 70% des débris de bitumes pour faire un bitume neuf. C’est vers là qu’il faut aller. A l’inverse, l’utilisation du bois est très tendance, mais on en voit déjà les limites, la demande a explosé et la forêt française commence à décroître. 

Pour conclure, il faut faire les bons choix aujourd’hui, pour pouvoir objectiver ces derniers, pour garantir des résultats à l’horizon 2030, 2040, 2050. 

Tout est disponible et les acteurs souhaitent accompagner cette transition pour eux et les générations futures. Des solutions existent, il suffit d’accompagner et d’amplifier la mise en œuvre pour structurer une démarche prédictive efficace autour d’informations utiles et déjà  disponibles, pour générer des résultats rapides et visibles.